Huit à bord

(Extrait des souvenirs d’une jeune-femme dont les parents étaient bateliers. Des pages qui ont réuni les enfants des années après autour de leur maman, très émue !)

Le père aux commandes du bateau et la mère aux commandes de la famille.

Notre péniche s’appelle le “D” comme ma sœur aînée mais je ne sais plus

si mes parents ont donné le nom du bateau à ma soeur ou s’ils ont donné le nom de ma soeur au bateau. De toute façon, elle l’a vite quitté pour faire sa vie à terre. J’ai cinq frères et sœurs et nous avons tous grandi sur le “D”. Nous allions par paires, D et B, cinquante-trois et cinquante-et-un ans aujourd’hui, D et moi,I, quarante-quatre et quarante-deux ans et F et S, trente-cinq ans. Sans oublier Miles, un griffon au pelage gris-marron qui nous a accompagnés

pendant dix-sept ans. Les petits derniers sont arrivés, je ne sais pas comment !

Ma mère s’est rendu compte qu’elle était enceinte à cinq mois de grossesse, elle n’était pas ravie mais quand elle a su qu’elle attendait des jumeaux, elle ne s’est plus arrêtée de pleurer. Un déjà c’était dur, mais deux…c’était une catastrophe.

Moi non plus d’ailleurs, je n’étais pas prévue…. Mon père, lui, se réjouissait toujours des naissances et ne se privait pas de les célébrer au café. “Il était très enfant” mais il ne s’en occupait pas.

Chez nous, c’était à l’ancienne, c’est la mère qui gérait la famille. J’avais sept

ans quand les jumeaux sont nés mais je n’ai pas de souvenirs précis de leur arrivée. Maman a accouché à Dunkerque comme elle l’avait fait pour les précédents. Nous n’avions pas de médecin attitré bien sûr, on en appelait un avec le téléphone de l’écluse quand un enfant était malade. Pour les naissances, il fallait bien calculer les distances.

Au retour de notre mère, c’est B qui l’a secondée puisque D

avait déjà débarqué. Les gens ne s’imaginent pas la vie sur une péniche. L’espace est très exigu, nous n’avions ni cuisine, ni salle de bain. Nous dormions tous ensemble dans l’unique pièce et le soir, il fallait ranger les jouets et autres effets personnels. On ne pouvait rien laisser traîner. Un placard contenait l’évier et la réserve d’eau que l’on achetait au magasin lors des arrêts le long du canal. Pour faire sa toilette, il fallait pomper l’eau puis la chauffer sur la gazinière installée dans le poste de pilotage et on

se lavait sur le pont, dans une bassine. Mon père a installé une douche quand j’avais sept ans dans une sorte de cagibi sur le tillac, un vrai luxe pour la famille.